Fondation Bill & Melinda Gates

Bill Gates: Mon programme pour un monde meilleur - Et comment nous pouvons y contribuer

Bill Gates
30 juin, 2014

Je l’admets, je suis un peu obsédé par les engrais. A vrai dire, c’est leur rôle qui me fascine, pas leur utilisation. J’assiste à des réunions où les engrais constituent un sujet de conversation des plus sérieux. Je lis des livres sur les avantages qu’ils présentent et les problèmes qu’ils entrainent lorsqu’ils sont utilisés abusivement. C’est le genre de sujet que je me force à ne pas trop aborder lors de cocktails, étant donné que la plupart des gens ne trouve pas ça aussi passionnant que moi.

Mais comme toute personne aux prises avec une légère obsession, je suis convaincu que la mienne est on ne peut plus justifiée. Aujourd’hui, deux personnes sur cinq doivent leur vie aux engrais, qui ont permis d’augmenter les rendements agricoles. Cela a été l’un des moteurs de la Révolution verte, qui a vue l’explosion de la productivité agricole et permis à des centaines de millions de gens de sortir de la pauvreté à travers le monde.

Aujourd’hui, je consacre une bonne partie de mon temps à promouvoir des innovations qui permettent d’améliorer les conditions de vie des populations, tout comme l’ont fait les engrais. Au risque de me répéter, si 40 % de la population mondiale est en vie aujourd’hui, c’est grâce à un chimiste allemand, Fritz Haber, qui, en 1909, a mis au point la synthèse de l’ammoniac. Autre exemple : les cas de polio ont diminué de 99 % au cours des 25 dernières années, non pas en raison d’une disparition progressive et naturelle de la maladie, mais parce qu’Albert Sabin et Jonas Salk ont inventé le vaccin contre la polio et que, partout dans le monde, des efforts colossaux ont été déployés pour que le vaccin soit distribué.

C’est grâce à des inventions comme celles-ci que nos conditions de vie se sont progressivement améliorées. Il est vrai qu’on pourrait facilement voir les choses d’un autre œil- au moment où j’écris cet article, plus de 100 000 personnes ont perdu la vie dans une guerre civile en Syrie, et des problèmes de taille, comme le changement climatique, planent au-dessus de nos têtes comme une épée de Damoclès, sans aucune véritable solution à l’horizon. Mais il suffit de prendre un peu de recul pour comprendre que nous vivons la plus grande époque que l’Histoire ait jamais connue en termes de progrès, à presque tous les égards. Il y a moins de guerres. L’espérance de vie a plus que doublé au cours du siècle dernier. Il n’y a jamais eu autant d’enfants scolarisés. Jamais les conditions de vie n’ont été meilleures.

Mais ce n’est pas encore assez. Si nous voulons que le progrès accélère, nous devons agir pour que des découvertes majeures comme celles d’Haber, Sabin et Salk, voient le jour. Le constat est simple : l’innovation permet de construire un monde meilleur, et plus d’innovation engendre des progrès plus rapides.  C’est la conviction qui nous anime ma femme, Melinda, et moi et qui guide le travail que nous réalisons avec notre fondation.

NOUS ÉTIONs partis en safari POUR voir des animaux sauvages. CE FUT EN FAIT NOTRE PREmiÈre vraie recontre avec la plus extrÊme pauvretÉ. un vÉritable chOC.

Bien entendu, toutes les innovations ne se valent pas.  Nous voulons rendre à la société ce qu’elle nous a donné de la manière la plus efficace qui soit. C’est la raison pour laquelle nous cherchons à investir dans ce qui portera le plus de fruits. Ce qui signifie s’attaquer aux grands problèmes auxquels le monde est confronté et financer les solutions les plus à même d’en venir à bout.  C’est un défi considérable, bien plus qu’il n’y paraît. Et je n’ai malheureusement pas de formule magique qui me permettrait de définir un ordre de priorité des problèmes mondiaux. La pauvreté, la maladie, la faim, la guerre, l’éducation, la mauvaise gouvernance, l’instabilité politique, le commerce en berne, ou encore la condition de la femme, toutes ces causes méritent d’être soutenues. Melinda et moi avons choisi de mobiliser nos efforts pour combattre la pauvreté et la maladie dans le monde, et promouvoir l’éducation aux USA. Ce sont les valeurs que nous ont transmises nos parents qui ont inspiré ce choix : toutes les vies humaines ont la même valeur. En se basant sur ce principe, il devient facile de repérer les endroits du monde où l’on ne voit pas les choses ainsi, où des vies valent moins que d’autres. C’est là que vous pouvez vraiment changer les choses, et c’est là que chaque dollar dépensé est susceptible d’avoir le plus d’impact.

C’est autour de 30 ans que j’ai décidé que j’allais rendre à la société ce qu’elle m’avait donné. Le succès de Microsoft avait fait de moi un homme très riche, et j’avais le sentiment qu’il était de mon devoir d’utiliser cet argent à bon escient. J’avais lu beaucoup de choses concernant les gouvernements qui n’allouent qu’un faible budget à la recherche scientifique fondamentale. Ce qui, pour moi, était une grosse erreur. Si nous ne donnons pas aux chercheurs les moyens d’approfondir notre connaissance fondamentale du monde, comment pourrions-nous jeter les bases nécessaires au développement d’une nouvelle génération d’innovations. Il m’a alors semblé que la façon la plus efficace pour moi d’aider serait en créant un institut qui réunirait les esprits les plus brillants.

Bill et Melinda Gates à la réserve naturelle Kichwa Tembo au Kenya, 1993

Il n’y a pas eu un évènement en particulier qui explique mon revirement concernant ce projet, mais j’ai tendance à penser que cela remonte à 1993 lors d’un voyage en Afrique avec Melinda. Nous étions partis en safari pour voir des animaux sauvages. Ce que nous avons vu, comme jamais auparavant, c’est l’extrême pauvreté. Je me souviens regarder par la fenêtre de la voiture ce long défilé de femmes marchant dans la rue avec d’énormes jerricans d’eau sur la tête. Nous nous sommes demandés si ces femmes vivaient loin de là, qui s’occupait de leurs enfants pendant qu’elles étaient loin de chez elles.

C’est comme ça que nous avons commencé à nous sensibiliser aux problèmes des populations les plus pauvres de la planète. En 1966, mon père nous a envoyé un article du New York Times qui parlait des millions d’enfants qui mourraient chaque année du rotavirus, une maladie qui ne fait aucune victime dans les pays riches. Un ami m’a donné une copie du « World Development Report » publié par la Banque Mondiale qui proposait un exposé approfondi des problèmes liés aux maladies infantiles.

Melinda et moi avons été choqués d’apprendre qu’on ne faisait pas plus pour y remédier. Bien que les gouvernements des pays riches apportaient leur aide discrètement, les organismes réellement actifs étaient peu nombreux. Les grandes entreprises étaient occupées à d’autres choses qu’au développement de vaccins ou de médicaments luttant contre les maladies affectant principalement les gens pauvres. Et la presse s’intéressait peu à ces enfants qui mourraient chaque jour.

Ce constat m’a amené à revoir certaines de mes idées sur la façon dont le monde s’améliore. Je suis un fervent capitaliste: aucun autre système n’est en mesure de mettre ainsi les intérêts personnels au service de l’intérêt général. C’est grâce à ce système qu’un grand nombre d’avancées majeures ont pu voir le jour et améliorer ainsi des millions de vies - que ce soit l’avion, l’air conditionné ou l’ordinateur.

Mais le capitalisme ne peut pas à lui seul résoudre tous les problèmes des plus pauvres. Conséquence : l’innovation née de ce système peut en fait creuser le fossé qui sépare riches et pauvres. J’ai vu de mes yeux à quel point cet écart était important lorsque j’ai visité  un bidonville à Durban en Afrique du Sud en 2009. Voir les latrines à ciel ouvert a été un brutal rappel à la réalité : non, la plomberie moderne ne va pas de soi. Et pendant ce temps, 2,5 milliards de personnes à travers le monde n’ont pas accès à des installations sanitaires dignes de ce nom, problème en lien direct avec les 1,5 millions d’enfants qui meurent chaque année.

Les gouvernements non plus ne font pas assez pour encourager l’innovation. On ne peut nier que l’aide octroyée par les pays riches permet de sauver de nombreuses vies, il n’en reste pas moins vrai que les gouvernements investissent trop peu, en règle général, dans la recherche et le développement, en particulier au bénéfice des populations pauvres. Ils sont réticents à prendre des risques, étant donné l’empressement avec lequel l’opposition s’empare et exploite la moindre défaillance. Dans ces conditions, il leur est difficile de financer tout un tas de chercheurs en sachant pertinemment que bon nombre d’entre eux échoueront dans leur entreprise.

A la fin des années 90, j’avais abandonné l’idée de créer un institut de recherche fondamentale. A la place, je me suis mis à chercher les domaines négligés par les milieux d’affaires et les gouvernements. Melinda et moi en avons découvert quelques un qui avaient un besoin criant d’un peu de philanthropie, et plus particulièrement de ce que j’ai baptisé « philanthropie catalytique ».

Cela fait un moment maintenant que je promeus ce concept de philanthropie catalytique. Son fonctionnement est très similaire à celui des marchés privés : miser gros pour gagner gros. Mais il existe une différence fondamentale. Dans le cadre d’une action philanthropique, l’investisseur n’a aucun besoin des bénéfices engrangés.  Notre approche est double: (1) combler le fossé entre monde riche et monde pauvre afin que les avancées du premier puissent diffuser plus rapidement vers le second et (2) amener davantage d’esprits, de têtes pensantes, de chercheurs à travers le monde à se pencher sur les moyens de résoudre les problèmes qui ne touchent que les pays pauvres. Evidemment, ces approches s’accompagnent de défis. Dans une économie mondiale pesant des dizaines de billions de dollars, tout acte philanthropique est relativement modeste. Si vous voulez avoir un réel impact, il vous faut un point d’appui qui vous servira de tremplin- une manière qui permettra de faire fructifier par un facteur 100 ou 1000 un don d’un dollar ou une heure de bénévolat, au profit de tous.

Une des façons de repérer ce point d’appui consiste à trouver une problématique à laquelle les marchés et les gouvernements ne prêtent pas grande attention. C’est ce que Melinda et moi avons fait lorsque nous avons vu à quel point la santé mondiale suscitait peu d’intérêt au milieu des années 90. La rougeole continuait à tuer des enfants, non vaccinés faute de moyens, le médicament coûtant pourtant moins de 25 cents : cela signifiait que nous avions là l’occasion de sauver de nombreuses vies sans que cela n’engage de gros investissements. Même chose pour le paludisme. Notre première grosse donation à la recherche contre le paludisme a presque doublé la somme qui lui était allouée à l’échelle mondiale-non pas parce qu’il s’agissait d’un don tellement considérable, mais parce que très peu de fonds étaient octroyés à la recherche contre le paludisme.

Mais rien ne vous oblige à vous intéresser obligatoirement à une problématique qui aurait échappée au reste du monde. Vous pouvez aussi vous employer à trouver une stratégie qui n’aurait pas été appréciée à sa juste valeur. Prenez le travail que notre fondation mène dans le domaine de l’éducation. Le gouvernement américain octroie des financements énormes aux écoles. Le seul État de Californie consacre un budget annuel d’environ 68 milliards de dollars à l’enseignement primaire et secondaire, c’est-à-dire plus de cent fois le financement de notre fondation pour l’intégralité des États-Unis. Comment pourrions-nous avoir un impact dans un domaine où le gouvernement investit autant ?

Nous avons alors réfléchi à un nouvel angle d’approche. Pour moi, l’un des grands drames de notre système éducatif est que les enseignants reçoivent très peu d’aide leur permettant de connaitre leurs collègues les plus éminents et d’apprendre d’eux. Il ressort clairement des discussions que nous avons eues avec les enseignants sur leurs besoins que la technologie, utilisée à bon escient, pouvait faire une grosse différence. Les enseignants devraient avoir accès à des vidéos montrant les plus expérimentés d’entre eux en action. Et s’ils le désirent, pouvoir filmer leurs performances en cours, puis visionner la vidéo avec un coach. C’est une approche qui a complètement échappée aux autres. Et aujourd’hui, nous travaillons avec des enseignants et plusieurs divisions scolaires à travers le pays à la mise en place de systèmes qui apportent aux enseignants un regard neuf et constructif sur leur travail et le soutien qu’ils méritent.

Le but que nous poursuivons dans la plupart de nos actions est de permettre à différentes idées de voir le jour en leur fournissant un financement de départ. Nous faisons ce que ne peuvent se permettre de faire les gouvernements : miser sur des projets risqués avec l’espoir d’en voir au moins quelques un aboutir. Par la suite, les gouvernements et autres investisseurs peuvent prendre le relais, et aider les projets ayant fait leurs preuves à se développer, un rôle beaucoup plus facile à assumer pour eux.

Nous ne cherchons pas à mobiliser uniquement les gouvernements, mais aussi le secteur privé, parce que c’est là que naissent la plupart des innovations. J’ai déjà entendu dire que l’économie de demain sera « post-corporatiste et post-capitaliste », une économie qui verrait la fin des grands entreprises et où toute l’innovation naîtrait à la base. Quelle absurdité. Les personnes tenant ce genre de discours sont pourtant incapables d’expliquer concrètement qui pourra alors prendre en charge la fabrication de médicaments ou proposer une énergie sans carbone à faible coût. La philanthropie catalytique n’a pas vocation à remplacer les entreprises. Elle contribue à ce que leurs innovations profitent aux plus pauvres.

Voyez, par exemple, ce qui s’est produit dans le domaine de l’agriculture au 20ème siècle.  Pendant des décennies, les scientifiques ont cherché à mettre au point des cultures plus résistantes. Mais, pour la plupart, ces progrès n’ont profité qu’aux pays riches, laissant dans leur sillage les pays pauvres. Puis, au milieu du siècle, les fondations Rockefeller et Ford sont entrées en scène. Elles ont financé la recherche menée par Norman Borlaug sur le développement de nouvelles espèces de blé à haut rendement qui ont amorcé la Révolution Verte. (Comme l’a souligné Borlaug, les engrais ont permis à la Révolution verte de prendre son essor, mais ce sont ces nouvelles espèce qui ont été les catalyseurs à l’origine de cette Révolution.)  Aucune entreprise privée ne voyait d’intérêt à financer les travaux de Borlaug. Il n’y avait aucun  bénéfice à en tirer. Mais aujourd’hui, toutes les personnes ayant réussi à sortir de la pauvreté représentent un marché considérable, pris d’assaut par les entreprises.

Prenons un exemple plus récent : le Big Data qui, en donnant accès à une quantité impressionnante d’informations, va sans conteste révolutionner le système de santé, l’industrie, et le commerce américains, ainsi que bien d’autres secteurs. Mais la révolution Big Data peut aussi bénéficier aux 2 milliards de gens les plus pauvres. A l’heure actuelle, grâce aux images satellites, les chercheurs peuvent étudier la qualité des sols et ainsi aider les agriculteurs pauvres à planifier plus efficacement leurs récoltes. Nous avons besoin de beaucoup d’autres innovations de ce genre. Faute de quoi, nous aurons perdu avec le Big Data une précieuse occasion de réduire les inégalités.

On me demande souvent  “Que puis-je faire? Comment puis-je aider ?»

Les gouvernements des pays riches doivent poursuivre et même accroitre l’aide internationale, grâce à laquelle des millions de vies ont déjà été sauvées et qui a permis à beaucoup de sortir de la pauvreté. La voix des électeurs compte lorsque les responsables politiques cherchent à faire des économies budgétaires, en particulier dans un contexte économique difficile. J’espère que les gens s’expriment et font savoir à leurs dirigeants que l’aide apportée est tout sauf inutile et qu’il leur importe que des vies soient sauvées. Le groupe du chanteur Bono, ONE.org, est un excellent moyen de faire entendre sa voix.

Les entreprises, en particulier celles du secteur technologique, peuvent affecter leurs meilleurs éléments, pour un pourcentage de temps défini, à l’étude de problèmes dont la résolution pourraient aider tous ceux  laissés de côté par l’économie mondiale, ou même ici, par le système américain. Que vous soyez programmeur de génie,  expert en génomique ou que vous vous y connaissiez sur la façon de développer de nouvelles semences, je vous encourage à vous informer davantage sur les problèmes qui touchent les plus pauvres et de chercher un moyen d’apporter votre aide.

Je suis un grand optimiste. La technologie nous aide à relever les plus gros défis auxquels nous devons faire face. Non moins important, elle permet également de rapprocher les peuples. Aujourd’hui, vous pouvez être à votre bureau et voir en temps réel des gens qui se trouvent à des milliers de kilomètres de vous. Je pense que c’est ce qui explique l’intérêt croissant des jeunes pour les questions de santé mondiale et de pauvreté à l’heure actuelle. Il devient de plus en plus difficile, pour nous qui appartenons à des pays riches,  de fermer les yeux sur la pauvreté et la souffrance, même lorsqu’elles sévissent à l’autre bout du monde.

La technologie libère la compassion que nous inspire  le sort de nos semblables. Au final, cette combinaison, les progrès de la science associés une prise de conscience mondiale, peut constituer l’outil le plus efficace en notre possession pour bâtir un monde meilleur.

 
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